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Margerete Steiff (1847-1909)
Une dame allemande construit l’empire du teddy-bear à partir de son fauteuil roulant
Quoi de mieux pour consoler un enfant résidant à l’hôpital que lui offrir une poupée ou un animal en peluche: un petit chien, un chat, un lapin, peu importe. Une enquête psychologique a récemment révélé qu’aucun autre animal-jouet que l’ours en peluche n’égale le pouvoir de ce dernier de consoler un enfant. Encore un peu de patience et on pourra mesurer ce pouvoir de façon scientifique. Dans un certain nombre d’états américains, on fête le Teddy Bear Day le 27 octobre. A cette occasion, les arctophiles (les amoureux du teddy-bear) organisent bon nombre de réunions et de spectacles. Dans une salle de ventes aujourd’hui, un véritable ours ancien peut atteindre des sommes impressionnantes. Beaucoup dépend de ses yeux. Un connaisseur affirme qu’un bon teddy-bear doit toujours avoir l’air un peu triste, tout comme un enfant se sent quand il a le plus besoin de lui. Depuis 1903, les ours ‘Knopf im Ohr’ (‘bouton dans l’oreille’) sortent par millions des ateliers de l’usine Steiff, qui est située à Giengen, à l’est de Stuttgart. A l’origine, on trouve Margarete Steiff, qui, en tant que bébé, a eu la polio, et qui s’est retrouvée dans un fauteuil roulant pour le reste de sa vie. Comment construit-on un empire commercial à partir d’un fauteuil roulant? A un âge plus avancé, Margerete a écrit (brièvement) ses mémoires, et c’est ici qu’on trouve réponse à notre question: la foi et un éternel optimisme.
Margerete avait deux sœurs plus âgées (Marie et Pauline) et un frère plus jeune qu’elle: Fritz. Papa Steiff était ‘architecte’, mais sa petite entreprise de construction lui rapportait à peine de quoi entretenir sa famille. Bien que la petite ‘Gret’, comme on l’appelait, n’était pas en mesure de jouer avec les autres enfants, elle voulait néanmoins toujours être de la partie. Le matin, sa maman l’installait dehors, près de la porte, dans son fauteuil. Là, elle se révéla comme meneuse de jeu ou comme baby-sitter pour les enfants dont les mères allaient travailler dans les champs. Elle connaissait l’art de captiver tout ce petit monde grâce à des chansons, des histoires et des contes que sa grand-mère lui avait appris. Les habitants de Giengen ne comprenaient pas comment elle faisait pour garder, malgré son handicap, sa bonne humeur éternelle.
Vitesse en fauteuil roulant
Pendant de longues années, ses parents espérèrent sa guérison. Ils épargnaient chaque pfennig pour pouvoir se rendre chez les médecins les plus chers. Malheureusement sans aucun effet positif. Un médecin conseilla aux parents de ne pas isoler Margarete. C’est pourquoi, en 1855, on l’envoya à l’école, en fauteuil roulant, avec ses sœurs. Elle figurait parmi les meilleurs élèves de la classe. Non seulement ses deux jambes étaient paralysées, mais également son bras droit, et son bras gauche était très faible. Afin de lui éviter une déception, son père refusa de l’envoyer à l’école de couture. Elle y alla quand même et devint, après trois ans, une excellente couturière. Ses deux sœurs quittèrent la ville pour aller travailler comme employées de maison dans des villes environnantes. Tout à coup, Margarete se retrouva seule avec sa mère. Dans ses mémoires, on peut lire: “Je devais me battre pour tout. Maman n’était pas capable de profiter de la vie, elle détestait toute forme de plaisir ou de détente.”
Parce qu’elle était si agréable et joyeuse, les copains et copines de Margarete adoraient l’emmener avec eux quand ils allaient faire, pendant le week-end, des randonnées dans les bois ou en montagne. Elle prenait plaisir à organiser des courses en fauteuil roulant. Une fois, elle se cassa la jambe, une fois le pied. A l’âge de 17 ans, elle prit la décision de ne plus se rendre chez les médecins ou dans des stations thermales. Margarete: “J’ai compris que tout ce qui m’arrivait, était la volonté de Dieu. A quoi bon me battre contre le destin. Toutes ces tentatives infructueuses de guérison n’ont mené à aucune amélioration.”
Avec la même fermeté, elle apprit à jouer de la cithare. Entre-temps, ses deux sœurs décidèrent de retourner à la maison, où elles commencèrent modestement à confectionner des chapeaux. Après quelque temps, elles purent se permettre l’achat d’une machine à coudre. Quand Margarete cousait, elle s’installait non devant mais derrière la machine, elle mettait la roue en mouvement à l’aide de son bras gauche et guidait l’étoffe de la main droite. Elle utilisait la machine à coudre à l’envers!
Jupons en feutre
Marie, Pauline et Fritz se marièrent et ‘Gret’ se retrouva une nouvelle fois seule avec ses parents. Elle gagnait bien sa vie en confectionnant toutes sortes de vêtements ou en brodant des nappes, des draps ou autres linges de maison. Un jour, un oncle (un fabricant de feutre) lui passa une grande commande pour la fabrication de jupons et de manteaux pour enfants en feutre. Elle fut obligée d’engager plusieurs jeunes filles pour l’aider. Les jupons étaient à la mode et dès 1877, Margarete Steiff se trouva à la tête d’une entreprise de confection de vêtements en feutre. Elle déménagea dans une maison plus spacieuse, où Fritz vint aussi s’installer. Son frère fit ce qu’il put pour l’aider. Ses huit enfants s’amusaient dans et autour de l’atelier de confection et remplaçaient, en quelque sorte, les enfants que Margarete aurait aimé avoir elle-même.
Un jour, en feuilletant un magazine de mode, son regard s’attarda sur un petit éléphant en feutre qui était utilisé comme coussin à épingles. Margarete estima que c’était le cadeau de Noël idéal pour offrir à sa clientèle et à ses amies. Après les fêtes de Noël 1880, les gens de Giengen faisaient la file pour s’en procurer un. Le coussin à épingles pouvait parfaitement être utilisé comme jouet. Fritz eut l’idée de lui en faire confectionner une grande réserve, destinée à un marché de Noël, organisé fin 1881 dans une ville avoisinante. La vente du petit éléphant fut un énorme succès. Elle créa d’autres animaux: un petit chien, un chat et un cochon, plus tard aussi des oiseaux, des souris et des lièvres. En 1893, on comptait déjà une trentaine de modèles, mais toujours pas d’ours.
Les ours de Richard
En mars 1893, Margarete Steiff employait 5 couturières et 10 ouvrières à domicile. En 1901, on en comptait respectivement 30 et 54. Fritz mourut, mais ses six fils avaient tous choisi une discipline qui, d’une manière ou d’une autre, pourrait se révéler utile dans l’entreprise de leur tante Gret. Richard avait suivi des études à l’Académie des Beaux-Arts de Stuttgart. Dans un zoo privé de cette ville, il avait eu l’occasion de faire des croquis d’ours. Il adorait les ours et incita sa tante à ajouter cet animal à sa collection d’animaux toujours grandissante. Margarete n’était pas vraiment enthousiaste: un ours est trop grand, trop lourd et surtout, la peluche de mohair était trop chère. L’investissement destiné à la fabrication d’une réserve pour la foire du jouet à Leipzig semblait trop élevé. Et pourtant, Richard persévéra. Malheureusement, Leipzig ne fut, pour les ours, pas le succès qu’il avait espéré.
Selon les annales de l’entreprise, Richard les mit dans une grande caisse. Au moment où il allait clouer le couvercle, juste avant la fermeture de la foire, un commerçant américain vint lui demander si la maison Steiff n’avait rien de neuf pour surprendre les enfants américains lors des prochaines fêtes de Noël. Richard hésita un instant mais lui montra quand même son ours. L’Américain réagit avec beaucoup d’enthousiasme et plaça immédiatement une commande de 3.000 exemplaires. Le prix élevé ne devrait entraîner aucun problème pour les New Yorkais. Toute la commune de Giengen se mit au travail pour satisfaire à la demande de l’Américain. On raconte que même le curé et l’instituteur furent mis au travail. Même au café, le soir, on voyait des hommes en train de bourrer des ours.
Tout à fait par hasard, c’est alors, fin 1902, qu’un incident de chasse avec un ours mit en vedette le président américain Theodore ‘Teddy’ Roosevelt. Il refusa en effet d’abattre un jeune ours que l’on avait capturé spécialement pour lui. Les caricaturistes réagirent à cette histoire comme on pouvait s’y attendre. Résultat: le président, déjà très populaire, gagna encore en popularité. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas qui et quelles circonstances exactes ont établi le lien entre le Teddy humain et le teddy-bear. On croit généralement qu’à Washington, un commerçant intelligent a voulu attirer l’attention des passants en mettant des ours dans son étalage. Quoi qu’il en soit, la demande de petits ours en peluche ne cessa d’augmenter. On les appela d’abord ‘Teddy’s Bear’, ensuite ‘Teddy Bear’.
Voilà donc comment Margarete Steiff vendit 12.000 de ses ours en 1904 et un million (près de 3.000 par jour!) en 1907. Suite au grand nombre d’imitations, elle décida alors de marquer chaque ours d’un bouton dans l’oreille: ‘Knopf im Ohr’. Margarete Steiff décéda le 9 mai 1909. Son entreprise existe toujours et compte actuellement plus de 1.000 collaborateurs.
N’oubliez pas le Teddy Bear Day le 27 octobre prochain: en effet, le jour de la naissance de Theodore ‘Teddy’ Roosevelt.