Qui sont donc Dow et Jones qui ont donné leur nom à l’indice Dow Jones?
Charlie Dow: le journaliste qui fit carrière en écrivant 9 lettres et en créant un indice
Un des journalistes du Wall Street Journal se rappela plus tard qu’un jour lui-même et quelques collègues étaient en train de compter et d’énumérer tous les emplois qu’ils avaient déjà eus. Charlie Dow, rédacteur en chef et fondateur du journal, se trouvait à quelques pas. Taciturne comme toujours, il prit un bout de papier et un crayon, et rédigea sa liste. Sans dire un mot, il la remit à un des journalistes. Plus d’une cinquantaine de métiers figuraient sur la liste. Ce document n’a plus jamais été retrouvé. Une autre de ses listes, par contre, a survécu: celle au moyen de laquelle il essayait, il y a plus de cent ans, de prédire l’évolution future de l’économie américaine. Sur la seule photo qu’on a de lui, il a le regard très sombre. Son énorme barbe et sa grande moustache ne le rendent pas plus joyeux. Un de ses collègues dit plus tard: “Je ne me rappelle pas l’avoir vu sourire, ne fut-ce qu’une seule fois.”
Charles Dow, né le 6 novembre 1851, était le dernier descendant d’une famille d’agriculteurs anglais, qui avaient déjà émigré aux Etats-Unis en 1637. Son berceau se trouvait dans une petite ferme située à Sterling, au Connecticut. Il perdit son père à l’âge de 6 ans. Ses deux seuls frères décédèrent en bas âge. Très jeune, il décida de quitter la ferme et, sans avoir bénéficié de beaucoup d’enseignement, il partit pour découvrir le monde. Cette période de sa vie reste assez mystérieuse. C’est probablement à cette époque qu’il exerça une grande partie des métiers qui figureraient plus tard sur sa liste. Ce n’est qu’en 1872, âgé de 21 ans, qu’on le voit réapparaître officiellement. Il est alors journaliste au Daily Republican, à Springfield, dans le Massachusetts. Le rédacteur en chef, Samuel Bowles, savait comment former de jeunes journalistes. Le journalisme américain n’a d’ailleurs jamais oublié son slogan: “Mettez tout dans la première phrase!”. Trois ans plus tard, Dow se retrouve à la rédaction d’un journal à Providence, Rhode Island, peut-être pour sortir de l’ombre de Samuel Bowles, probablement pour se rapprocher un peu plus du Connecticut.
En 1877, on découvrit de l’argent à Leadville, une ville minière située au Colorado. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le village de montagne avec ses 1.500 habitants devint un lieu de rassemblement pour 60.000 chercheurs d’argent. Une véritable ville-champignon! Un groupe de bailleurs de fonds, de banquiers et d’investisseurs, originaires de la côte Atlantique des Etats-Unis, voulut se rendre compte sur place de ce qui se passait réellement de l’autre côté du pays. L’expédition fut entreprise en train, dans des wagons privés. Le groupe invita des journalistes de trois journaux à les accompagner afin de relater leur voyage. ‘The Providence Journal’ envoya son meilleur journaliste: Charlie Dow. Celui-ci calcula la valeur des occupants d’un seul wagon et arriva à la coquette somme de 90 millions de dollars. Ce voyage fut un tournant dans la vie de Dow. Les lettres qu’il publia au sujet de l’expédition, les ‘Leadville Letters’, connurent un grand succès. Elles nous donnent, aujourd’hui encore, un bel aperçu de la vie dans une ville minière, devenue folle à la fin du 19ème siècle. Le contact avec les banquiers et autres hommes d’affaires lui donnèrent l’idée et l’envie de tenter sa chance comme journaliste financier. Il n’est dès lors pas étonnant que la neuvième et dernière lettre de Charlie Dow ait été envoyée de New York City.
C’est ainsi qu’il commença à travailler pour Kiernan New Agency, un bureau new-yorkais qui réunissait des nouvelles auprès des courtiers et des banquiers, et qui les distribuait sous la forme de ‘flimsies’, des bulletins d’information très fins qui étaient écrits à la main par des clercs, 20 copies carbone à la fois. Chez Kiernan, Dow retrouva par hasard Edward Jones, un journaliste un peu plus jeune que lui qu’il connaissait depuis sa période à Providence. Après un certain temps, Dow, Jones et un troisième collaborateur de Kiernan, Charles Bergstresser, quittèrent le bureau. Ils estimaient qu’ils ne gagnaient pas assez. Ce que Kiernan faisait, ils pourraient le faire aussi, et même mieux. Entre-temps, en 1881, Dow avait épousé la veuve Lucy Russell, qui avait une petite fille. Il avait donc une petite famille à entretenir.
Les trois hommes fondèrent en 1882 Dow Jones & Company. Dow Jones & Bergstresser n’était pas vraiment un nom attrayant. Bergstresser n’avait par ailleurs aucun problème à ne pas voir son nom mentionné dans le nom de la société. Ils s’installèrent au 15, Wall Street, dans une maison délabrée à côté de la Bourse. A l’avant de la maison, il y avait une ‘soda-fountain’ où l’on pouvait boire une boisson rafraîchissante. A l’arrière, selon certaines sources à la cave, se trouvaient les locaux de Dow Jones & Co. Au début, des clercs écrivaient les ‘flimsies’ et une armée de garçons se chargeait de la distribution des bulletins d’information. En principe, Dow et Bergstresser s’occupaient de ‘la rue’, tandis que Jones restait au bureau, c’est-à-dire, qu’au travers de ses moustaches de morse, il dictait continuellement ses textes aux clercs.
Dès 1883, un bulletin contenant les nouvelles générales vint s’ajouter aux informations boursières. Un an plus tard, ils déménagèrent à Broadway, où les premiers bulletins imprimés virent le jour. Le 8 juillet 1889, le Wall Street Journal (4 pages) parut pour la première fois comme ‘journal de midi’. A partir de 1897, ils collaborèrent avec un service d’information télégraphique, ce qui rendit plus ou moins superflu le travail de Jones. Celui-ci vendit ses actions et quitta le journal.
Dans le courant des années 90, le taciturne Charlie Dow se construisit une énorme réputation grâce à ses éditoriaux et à ses analyses boursières. Depuis 1884, il avait pris l’habitude de composer un indice boursier. Ce premier indice était composé de neuf actions ferroviaires très solides et de deux actions industrielles. Il additionnait tout simplement les valeurs et les divisait par douze. Dow fut aussi le premier à essayer de présenter les mouvements de la Bourse sous la forme de statistiques. Il déclara que “le marché a tendance à répéter les mêmes mouvements, comme s’il s’agissait des vagues de l’océan”.
A partir de 1900, Charlie Dow eut des problèmes de santé. A l’automne 1902, il vendit son journal à Clarence Barron, son collaborateur le plus important à Boston. Dow décéda quelques mois plus tard, le 4 décembre de la même année. Il fut enterré à Providence, Rhode Island. Après sa mort, ses principes des rides, des vagues et des marées de l’eau devinrent une espèce de religion. Son mariage avec la veuve Lucy Russell resta sans enfants, si bien qu’avec lui disparut le dernier de la lignée des Dow qui était arrivée aux Etats-Unis en 1637.